La médiation par l’artificiel ?

Dans une pratique de sport-nature, il semble nécessaire d’avoir une médiation entre l’Homme et l’environnement naturel. Que ce soit l’équipement qu’emporte et porte le marcheur, ses connaissances et expériences ou les infrastructures misent en place directement dans le milieu naturel, il existe presque toujours un rapport Homme - objet - environnement, tel un enchaînement logique. On pourrait dire que c’est l’artificiel qui permet de vivre la nature, c’est l’outil qui permet d’aller plus loin dans le rapport aux éléments naturels. Ce qui semble paradoxal est le fait de devoir déployer toute une technologie pour réussir à se rapprocher d’un rapport physique et sensible au milieu sauvage. 

L’Homme occidental, dans son rapport à l’environnement semble s’être éloigné, distancié d’un rapport direct, physique avec son environnement. Il a créé une sphère artificielle qui lui est propre et qui permet d’habiter le monde de manière beaucoup plus confortable. Aujourd’hui, lorsqu’il cherche à renouer physiquement et intensément avec un milieu non artificialisé il ne peut s’y confronter sans un minimum d’interface entre son corps et la matérialité des éléments. Un rapport physique total et non médié serait un corps nu dans un environnement naturel sans autre contact que la peau et les sens. Cela ne semble pas souhaitable et difficilement réalisable, sauf peut être dans certaines conditions. L’équipement est donc nécessaire mais pour que la sensation soit plus intense l’objet doit se faire oublier. Il doit protéger sans obstruer, sécuriser sans empêcher l’interaction. Plus une veste sera fine et légère tout en protégeant du froid et de la pluie, plus elle donnera la sensation au marcheur d’être plus présent aux éléments. L’idéal serait de pouvoir sentir le froid et la pluie sans se refroidir et sans être mouillé. Michel Puech, dans Homo Sapiens Technologicus nous en donne un exemple : 

« Un voilier de haute technologie est finalement plus proche de la nature, de la mer et du vent qu’une barque antique, lourde, dangereuse, utilitaire. Je dirais même : la barque est plus “opaque” à la nature. » 

Si nous partons du postulat qu’il faut un intermédiaire artificiel entre le corps humain et le milieu naturel, un objet plus léger, plus flexible et donc plus technologique (dans sa matière, sa structure...) sera plus proche des éléments naturels. On pourrait dire pour reprendre la terminologie de Puech, qu’il est plus transparent à la nature. Il y aura moins de matière entre le corps et les éléments naturels mais une matière plus technique, plus adaptée, plus fine et répondant à un grand nombre de contraintes. Prenons l’exemple de la pratique de l’escalade. Les premières chaussures d’escalade étaient volumineuses, dans un cuir épais. Il était difficile de sentir les aspérités de la roche avec le pied. Cette interface était un moyen de ne pas se blesser et d’adhérer un peu plus qu’avec le seul organe humain. Aujourd’hui, les chaussons d’escalade sont fins et légers. Ils permettent une précision de placement sur la roche qui n’était pas possible avant et offre de plus grandes sensations puisque le pied du grimpeur est plus proche du minéral. Pour permettre cela l’Homme a développé un grand nombre de savoirs et de savoir-faire techniques et technologiques qui permettent d’avoir un objet qui donne la sensation d’être plus proche des éléments naturels. 

Une médiation par la connaissance ?

Le corps est une première interface entre l’Homme et l’environnement, le plus souvent médiée par l’artefact. L’esprit ou l’intellect en est une autre. Le rapport à la nature s’opère aussi par la conception et la connaissance que l’Homme lui porte. 

L’observation et la contemplation sont des rapports sensibles que l’humain entretient avec ce milieu. Un topo-guide, un appareil photographique ou un dictionnaire d’ornithologie sont autant de médiations entre l’esprit de l’Homme et le milieu qu’il traverse. L’acquisition de savoirs sur cet environnement, son fonctionnement et les espèces qui le compose peut s’activer par la lecture mais, à mon sens, ils s’actualisent par le regard et l’immersion dans le milieu étudié. Ainsi, l’observation des espèces végétales, animales, minérales ou la lecture du paysage permettent d’enrichir la connaissance et la compréhension du milieu traversé. Selon moi, l’une des médiations des plus enrichissante est celle d’un guide naturaliste. Il apporte à la fois des connaissances scientifiques, celles des livres, tout en sollicitant le sensible, la matérialité, le rapport sensoriel à l’environnement. La personne vit le milieu tout en apprenant à le connaitre et à l’observer. Dans le même esprit, un guide de montagne, un historien ou un géographe sont aussi des médiateurs intéressants. 

Finalement, ce qui me semble accroître un rapport enrichissant à l’environnement est une double médiation. À la fois une médiation artificielle du milieu pour le pratiquer dans un minimum de confort et de sécurité, ainsi qu’une médiation humaine, celle qui apprend à connaître et à observer.

Quel rôle pour le design et les designers ?

Le designer à un rôle important à jouer dans la médiation qu’il instaure entre l’Homme et son environnement, qu’il soit naturel ou artificiel. C’est ici que se joue l’interaction entre l’humain et le monde. Selon moi, pour développer un rapport plus harmonieux avec l’environnement naturel et ainsi tendre à un développement plus soutenable, il paraît important de créer de nouvelles relations ainsi qu’une vision renouvelée, qui soient plus mesurées. Certes nous vivons dans un monde artificiel, adapté à l’être humain et un “retour à la nature”, dans ces termes, n’aurait pas de sens. Ezio Manzini, dans Artefacts, nous explique à juste titre que nous vivons dans un monde spécifiquement artificiel et donc que notre environnement futur ne peut être qu’artificiel. 

Cependant, serait-il possible de concevoir des hybridations entre le monde naturel et le monde artificiel, le monde humain, dans une coévolution qui répondent à la fois aux besoins humains, sociétaux et environnementaux - qui, selon moi sont interdépendants ? Le designer a t-il un rôle à jouer dans la création de nouvelles médiations entre l’Homme et son environnement ? 

Je me demande alors comment le designer peut travailler pour l’environnement, avec des éthologues, des botanistes, des paysagistes, des gestionnaires de parcs, pour des fermes aquacoles, des agriculteurs... ?
Est-ce pertinent ? Le designer a-t-il vraiment un rôle à jouer à ce niveau là ?